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Anais C. : Déconstruire les clichés une photo à la fois

Anais C. – ou Anais Colors en fonction de la plateforme – est une photographe Guadeloupéenne. Son parcours débute il y a environ huit ans et se précise à Paris alors qu’elle y travaille. Depuis, sa passion est intacte alors qu’elle continue de faire évoluer son art au fil de ses expériences – particulièrement celle d’être une femme derrière l’objectif dans un cadre souvent fort masculin. Anais se raconte. Anais raconte les autres. Mais surtout Anais fait bouger les choses. Rencontre.


Aparté

Pour toi être un.e artiste c’est :
Transmettre des émotions, parler de sujets qui nous touchent, se faire le porte-voix d’une cause, extérioriser des choses que l’on a en soi. L’art peut être politique s’il y a une prise de position mais l’art est surtout cathartique.

Tes inspirations :
Très récemment, Gaël Rapon pour son travail en lumière naturelle ainsi que la féminité qui se dégage de ses photos et mon mentor, Manu Dorlis pour ses clichés en noir et blanc qui subliment les peaux noires.

Tes armes de choix :
Un Canon 6D Mark II objectif 50 mm 1.2 et un Fujifilm plus léger lorsque je voyage.


La femme derrière l’objectif

Je dirais que mon parcours artistique débute réellement en 2012 à Paris lorsque j’achète mon premier reflex après que le fidèle compact que j’utilisais depuis la Guadeloupe soit tombé en panne. C’était un appareil semi-professionnel, quelque chose de pas trop complexe pour que je puisse me faire la main.

Mais la photo, ça a commencé bien avant avec mon amour du détail et de la nature. Encore aujourd’hui la macro continue de m’animer. La rosée dans le jardin de mes parents au petit matin a quelque chose de magique.

Paris en 2012, c’est à ce moment que je commence à me positionner et peut-être que c’était une évolution naturelle de ce que je faisais déjà. Avec mes ami.e.s, j’aimais capturer l’instant, montrer ce que je voyais d’eux qu’ils et elles ne soupçonnaient pas. Mon reflex, c’est l’appareil de mes premiers portraits, de ma première mini-série.

A l’époque, nous étions encore assez loin de la culture Instagram et selfies. Avec cette série je voulais démontrer à mes amies que la photogénie était un faux concept. Je les ai prises au naturel puis arborant un maré tèt – deux mises en valeur différentes pour un même résultat : les femmes sont belles.

Deux mises en valeur différentes pour un même résultat : les femmes sont belles.

A mon retour en Guadeloupe, j’ai commencé à échanger avec des artistes plasticiens rencontrés à Paris… ce qui m’a ouvert les yeux sur le monde de l’art à l’échelle locale. Ça a été un vrai moment déclencheur – au-delà de prendre un simple cliché, je pouvais aussi raconter une histoire. Je me suis inspirée de moments de ma vie et c’est ainsi qu’est né Manman Dlo que j’ai eu la chance de pouvoir exposer en 2017 d’abord au Festival Cri de Femmes, puis au Festival Éritaj. 

En 2018 j’ai choisi de retourner sur les bancs de l’école et de passer un Bac Pro Photo – une source de nombreux challenges, ne serait-ce qu’administratifs (rires). La filière n’existant pas en Guadeloupe, j’ai dû étudier à distance avec ce que ça implique comme complications. Je l’ai passé en deux ans au lieu d’un parce que je n’ai pas voulu mettre en pause mon activité professionnelle.

Le Bac Pro m’a permis d’acquérir les bases dont je manquais en tant qu’autodidacte et surtout la structure dont j’avais besoin. Ça a été une opportunité incroyable de mettre en avant la Guadeloupe, ses îles, notre culture, nos paysages – j’en ai fait le point fort qui me départagerait des autres candidats.

J’en ai profité pour proposer des photos du Mas Maten et j’ai effectué mon stage avec le Festival Eritaj chaperonné par Laurence Maquiaba. C’était un clair parti pris qui m’a valu une mention Très Bien (rires) et j’en suis fière ! 

Le Bac Pro Photo a été une opportunité incroyable de mettre en avant la Guadeloupe, ses îles, notre culture, nos paysages – j’en ai fait le point fort qui me départagerait des autres candidats.

Le basculement : de pratiquer la photo à vivre son art

La série du basculement aura été ma collaboration avec la Tchipie. Après la publication de son livre à succès, Ma peau mérite toutes les douceurs du monde, l’autrice a voulu mettre en scène quelques-unes de ses histoires courtes. Nous avons beaucoup discuté du concept et j’ai vraiment pu puiser en moi-même, en mes propres émotions afin de donner vie au projet.

Le but était de provoquer le public, de le déranger. C’est comme ça qu’est venue l’idée de la fameuse photo avec en son centre un préservatif usagé. Il était question d’illustrer le désarroi d’une femme désespérément amoureuse de quelqu’un incapable de lui rendre cet amour en utilisant nos légendes urbaines. Et tout le monde a compris le message.   

J’ai une passion pour le magico-religieux, notre folklore, nos contes, etc. J’ai pu explorer tout ça avec la Tchipie et en participant à la réalisation des couvertures de Dyablès et Channda, la saga fantastique en créole de Timalo.

Aujourd’hui je pense que je suis arrivée à une nouvelle étape de mon processus créatif où je me sens prête à parler de sujets qui me sont plus personnels, ce que je prenais soin d’éviter auparavant. Bien sûr il y a une légère mesure d’angoisse parce que je suis très consciente des effets que cela pourrait avoir sur mon autre activité professionnelle.

Ce besoin de monstration de l’intime ne cesse d’évoluer avec le temps et je sais qu’un jour je lâcherai prise peu importe l’impact. J’ai aussi envie de construire plus de concepts et de réellement faire mon public ressentir des émotions, créer une réaction.

Art, culture et Guadeloupe : le bilan

Il y a énormément de photographes qui pratiquent en Guadeloupe et c’est génial d’avoir une telle palette de perspectives, mais peu explorent la photographie d’art. J’ai encore l’impression de devoir marcher sur des œufs et je me sens très isolée dans le domaine, particulièrement en tant que femme.

La mondialisation et les réseaux sociaux ont révolutionné la photo non sans causer une certaine uniformisation de styles rendus populaires par des algorithmes sur lesquels nous n’exerçons aucun contrôle. Et tout cela reste très tourné vers le digital. A mon sens, la photo d’art c’est quelque chose de physique, quelque chose qui laisse une trace.   

Des artistes qui se bougent, il y en a beaucoup – il y a un travail qui se fait en Guadeloupe et simultanément de la Guadeloupe vers l’extérieur. Pourtant il y a un manque de structures flagrant… ou le peu qui existe privilégie souvent de petits groupes d’artistes confirmés sans nécessairement créer d’espace pour ceux qui souhaiteraient se développer à la maison.

En Guyane, par exemple, il y a une biennale de la photographie ouverte à tous. Bien sûr il y a une sélection, mais on laisse une chance à des photographes moins connus de faire découvrir leur travail. Si je n’avais pas un cercle d’amis plasticiens, je n’entendrais parler de rien de ce qui se fait ici alors que je n’ai aucune difficulté à m’informer sur ce qui se passe en France, aux USA ou en Afrique…

Je ne sais pas si c’est un manque de moyen ou d’intérêt, en particulier cette année ou la crise du COVID a sérieusement taclé l’industrie des arts et de la culture. Mais je reste confiante, les choses bougent lorsque les artistes bougent.

J’ai beaucoup réfléchi à l’idée de me lancer à plein temps mais en fin de compte, j’apprécie la liberté que me donne de ne pas entièrement dépendre de la photo. Le risque de s’abandonner au mainstream afin de brasser large pour s’assurer un revenu est trop grand. Et c’est ce que je ne veux pas. Je suis réellement impressionnée par ceux qui arrivent à conjuguer les deux mais ce n’est pas pour moi.

Je reste confiante, les choses bougent lorsque les artistes bougent.

J’avais quelques projets d’exposition cette année, mais le COVID a radicalement changé la donne. A la place, je me concentre sur des projets personnels, toutefois je ne m’impose pas de deadline. Le virtuel pourrait être une solution. Pour le moment, je préfère me concentrer sur mon processus créatif. Affaire à suivre…

Retrouvez Anais C. sur Instagram @anaiscolors

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