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Anais C. : Changer le paysage photographique de la Guadeloupe

Dans cette deuxième partie d’interview, Anais C. discute son art et ses intentions. L’artiste revient sur l’impact inévitable de son genre sur son travail, la façon dont ce dernier est reçu par le public, mais aussi les considérations auxquelles elle se confronte régulièrement.


Je pense que j’explore une quantité de sujets mais il m’aura fallu du temps pour identifier ce qui me fait vibrer. Le rapport au corps et plus particulièrement le corps de la femme est très important pour moi. Le corps en mouvement, les détails qui racontent une histoire, c’est vraiment très spécial pour moi. C’est peut-être pour cette raison que j’apprécie autant le carnaval – Guadeloupéen ou Caribéen – ces corps qui bougent à l’unisson, je le vis très profondément.

A Grenade, j’ai ressenti la même énergie. J’ai eu le besoin de capturer l’instant, de partager ce moment. C’est ainsi qu’est née la série Black Blood.

J’ai choisi de faire du corps des femmes un cheval de bataille – le corps des femmes dans toute sa complexité, dans son évolution. Je le vis personnellement, j’ai envie d’en parler, que les femmes en parlent.

Ma dynamique avec les corps masculins est différente, plus sexuée parce que j’ai envie de susciter le désir. Je suis aussi dans une démarche qui vise à faire ressortir ce qu’on associe traditionnellement au féminin de ces corps d’hommes… d’inverser les clichés en quelque sorte.

J’ai choisi de faire du corps des femmes un cheval de bataille.

Femme et photographe : bataille de genre

Etre une femme photographe est un tout autre monde. Evidemment, ça influe sur mon travail – la façon dont je vois le monde, mes expériences – mon art est la somme de tout cela. Intrinsèquement c’est le fruit de ce qui fait de moi une femme.

Mais cela influe également sur la façon dont mon art est perçu, sur certaines attentes du public et aussi sur mes interactions avec le monde lorsque je travaille sur un set.

A mes débuts, il a fallu du temps pour qu’on m’accepte dans le milieu, ce que j’ai mal vécu parce que je voulais juste vivre mon art, pas faire un acte militant. Je fais attention aux personnes qui m’entourent et aujourd’hui j’ai la chance de travailler avec des artistes qui me voient comme leur égale. On est tous là pour servir le set, pas les égos les uns des autres.

Ceci dit les clichés perdurent – on pense encore qu’une femme sur un plateau est forcément l’assistante du photographe ou encore qu’une photographe ne peut faire que dans le mignon ou dans le fleuri (rires).

Diriger des modèles hommes, surtout pour du nu, c’est une autre affaire. En tant que femme, on apprend à parer à toute éventualité, alors si je contacte un potentiel modèle pour du nu, je fais en sorte qu’il n’y ait aucune ambiguïté possible. C’est vraiment délicat. Il suffit de dérouler un fil Twitter ou Instagram pour trouver des exemples de dérives et d’abus lorsque la situation est inversée.

C’est dans ce cadre que j’ai contacté Maïa Mazaurette qui peint régulièrement des hommes nus. J’avais besoin de conseil et elle a eu la gentillesse de m’expliquer qu’elle payait tous ses modèles afin d’établir des limites bien claires – il s’agit d’une relation contractuelle, rien d’autre.

On pense encore qu’une femme sur un plateau est forcément l’assistante du photographe ou encore qu’une photographe ne peut faire que dans le mignon ou dans le fleuri.

C’est une précaution parmi d’autres mais cela ne garantit rien. Il me semble que l’on dissocie difficilement l’œil de l’artiste de celui de la personne. Prendre un homme en photo n’équivaut pas à le désirer soi-même ou à suggérer des relations sexuelles. Preuve en est – après la publication de ma série de nu masculin, les questions ont fusé. Tout le monde voulait savoir s’il s’était passé quelque chose entre nous… et ce n’est pas normal.  

Dans ce contexte, solliciter un modèle peut donner lieu à de mauvaises interprétations et les rapports de domination, encore étrangement s’inverser alors même que je suis celle avec l’appareil photo en main. J’aimerais ne pas avoir à penser à tout ça, mais ce sont définitivement des considérations qui me questionnent dans mon art.

La réception du public

Des photos sexy ou de nu féminin, il y en a à foison. J’ai envie de proposer autre chose. Chez nous, masculinité et nudité ne font pas bon ordre. Il y a un vrai travail de déconstruction à la fois du sexe et du genre à faire et c’est la direction que je veux prendre.

Les réactions qui ont suivi le photoshoot de Ma peau mérite toutes les douceurs du monde – qui inclut aussi des clichés d’hommes dénudés – ont été révélatrices en ce qu’elles ont été très clivées !

Chez nous, masculinité et nudité ne font pas bon ordre. Il y a un vrai travail de déconstruction à la fois du sexe et du genre à faire et c’est la direction que je veux prendre.

Les femmes ont généralement réagi positivement et en public avec des likes ou en laissant des commentaires. Certaines ont commenté et interagi avec mon contenu pour la toute première fois. Elles voulaient partager leur surprise, leur appréciation ou encore partager leurs propres expériences. D’autres m’ont approchée en DM pour discuter plus longuement de mon travail. Mais aucune n’a sauté le pas et contacté le modèle en question.

C’était intéressant parce qu’on sait ce qui arrive dans le cas inverse. Poser pour des photos ne veut pas dire être disposée à recevoir des messages objectifiants en privé (ou pire) ou que l’on recherche de l’attention. L’interprétation facile serait peut-être que les femmes dissocient plus facilement leur appréciation pour du contenu artistique de leur désir ou en tout cas, qu’elles ne passent pas à l’acte aussi facilement que les hommes.

Dénuder un homme, c’est aussi révéler au public la façon dont on traite le corps nu de la femme

Jusqu’ici la plupart des réactions négatives que j’ai reçues venait d’hommes. Voir des hommes nus n’est pas normalisé dans notre paysage artistique, alors que j’en mette en avant crée un certain malaise. Pourtant le corps des femmes appartient presque à l’espace public et à notre inconscient collectif.

Dénuder un homme, c’est aussi révéler au public la façon dont on traite le corps nu de la femme, c’est mettre le monde face à une certaine réalité que l’on préfère ignorer autrement. Il est temps de sortir des sentiers battus ! 

Se découvrir en tant qu’artiste

L’un de mes meilleurs souvenirs en tant que photographe est tout récent. J’ai travaillé à la mise en image d’un projet artistique de G’Ny il n’y a pas très longtemps. Ensemble nous avons fait un long travail de préparation… ce qui a permis une séance photo toute en harmonie en dépit des quelques imprévus.

Ce travail a débouché sur un vrai moment de communion entre nous et je n’ai qu’une hâte, c’est de renouveler l’expérience encore et encore. Je comprends de mieux en mieux comment je fonctionne et c’est comme si j’avais mis le doigt sur une nouvelle part de moi-même.

Même s’il m’arrive parfois de passer devant l’objectif, je préfère garder le contrôle (rires). Autrement il faut que le projet fasse sens pour moi, que j’aie confiance, comme pour le projet Oshun d’Adéola Bambé. La prise de risque était totale mais ça en valait vraiment la peine.

Quoi qu’il arrive, je continue de grandir, de nourrir et de faire mûrir mon art et mon processus créatif. En ce moment, j’essaye de retourner à des choses un peu plus spontanées, marcher appareil photo à la main pour renouer avec l’inattendu. Les choses changent tout le temps et je me redécouvre à chaque fois. C’est peut-être ça l’aventure la plus passionnante.

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