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agneau pimenté met le doigt sur l’innommable avec son premier recueil, Pokoninon

POKONINON est le tout premier recueil publié à compte d’auteur par agneau pimenté, poète guadeloupéen actif sur les réseaux sociaux depuis plus de dix ans. Ensemble nous revenons sur son parcours, son expérience de la poésie libre ainsi que le message qu’il souhaite livrer avec Pokoninon.


agneau pimenté est un jeu de mots. Tout comme Boris Vian donne le jour à son avatar Bison Ravi, agneau pimenté est l’alias qui cache l’homme. Coiffé de son éternel bonnet rouge, le poète a l’écriture sanguine et veut exploser la langue.

« Le français n’était pas mon fort. J’ai toujours eu la tête dans les bouquins mais plutôt dans des atlas. J’ai débuté avec le graff et le dessin. L’écriture est venue plus tard comme un refuge après m’être exilé en Métropole pour mes études. J’écris d’abord pour moi et sans but réel mais cela m’a permis de me créer un monde et de vraiment commencer à m’exprimer. »

Le déclic ne vient que plus tard. agneau pimenté étudie aux États-Unis où ses professeurs l’encouragent à pratiquer son écriture, mais surtout à croire à son talent. Mais ce n’est qu’en 2010, alors qu’il pose ses bagages à Londres, que l’aventure agneau pimenté débute réellement avec un blog éponyme. Pour l’artiste, les mots sont puissants particulièrement lorsque travaillés pour concocter de la poésie.

« Écrire c’est ma drogue, ma source d’énergie. C’est une soupape qui me permet de tenir. J’aime jouer avec les sonorités, avec la ponctuation pour créer des vers libres avec plusieurs niveaux de compréhension. »

Boris Vian, Dany Laferrière, Guy Debord, Saez sont au nombre des auteurs ayant eu une véritable influence sur son art qui sous des dehors de nonchalance offre une critique acerbe du monde dans lequel nous vivons.

« Boris Vian, c’est le surréalisme. Laferrière, c’est cet aspect un peu punk rock dans lequel je me reconnais. L’énigme du retour a ouvert beaucoup de choses en moi, m’a aidé à gagner en confiance. Bukowski est moins une influence mais j’apprécie son rapport à la non-finalité d’une œuvre. Il n’y a pas besoin de terminer une histoire pour qu’elle veuille dire quelque chose. La finalité je la laisse au lecteur. »

En dépit d’une expérience internationale et cosmopolite – le poète est basé à Londres – agneau pimenté reste attaché à sa terre mère, la Guadeloupe ; des racines qu’il continue de nourrir.

« On ne se rend pas compte de tout le talent que l’on possède, à quel point on est fort… on ne devrait pas manquer de confiance en nous, on n’a besoin de la permission de personne ! »

Dix ans après avoir posté sa première prose en ligne, agneau pimenté est prêt à ouvrir un nouveau chapitre avec Pokoninon. Le recueil est une collection d’écrits soigneusement sélectionnés et revisités pour l’occasion.

Ma Rein / Dark Matter in Pokoninon

Pokoninon : nommer l’innommable 

Pokoninon est ce qui n’a pas encore été nommé en créole guadeloupéen, comme arrêté avant que le processus créatif soit entièrement achevé. Mais Pokoninon n’a rien à voir avec le contenu d’un recueil aux abords caustiques mettant un doigt certain sur les maux de société que nous partageons.

« J’étais à la recherche d’un titre et j’ai cette série de poèmes intitulés Pa ni non 1, 2, 3, etc. L’un d’entre eux s’appelle Pokoninon. C’est une sonorité que j’aime bien alors je me suis dit pourquoi pas ? Est-ce de la désinvolture ? Un peu. Mais surtout, ça pique la curiosité des lecteurs. On est en train de perdre notre capacité à l’émerveillement. C’est ce que j’ai voulu toucher. Et puis un titre en créole alors que j’écris majoritairement en français… pour moi, c’est fort, c’est la Guadeloupe ! »

Pokoninon est une trame. Les textes divisés en trois grandes parties réconcilient la distance entre la réalité du quotidien, de l’immédiatement visible et l’implicite qui grouille subrepticement sous la surface. Le recueil se veut une représentation d’une expérience Antillaise urbaine et collective vue au prisme de l’artiste.

Il y a d’abord Dark Matter, une ode à l’astrophysique qui passionne l’auteur. Une allégorie pour cette ostéocolle qui englue chacune de nos interactions avec le monde.

« A ce jour, on ne sait pas vraiment ce qu’est la matière noire. Tout ce que l’on sait c’est qu’elle est là, elle existe mais qu’on ne la voit pas. »

RomEntisme passe nos comportements amoureux au microscope.

« Être amoureux c’est être centré sur soi, ce que l’on sent. Cela crée une sorte d’injonction, d’exigence de réciprocité alors qu’il y a tout un monde entre ta réalité, la vérité et la réalité des autres. »

Po Ko Ni Non / Romentisme in Pokoninon

Enfin Urbanalisation s’intéresse au fait urbain dans un effort de poétiser la société du spectacle au travers de l’expérience Noire. Peut-être le chapitre le plus politique des trois, Urbanalisation explore ce rapport distance – confiance généré par les grandes villes qui nous offrent un faux sens de sécurité. agneau pimenté crée aussi un paradoxe de l’exotisme urbain.

« Pour nous Antillais, l’exotisme des plages au sable fin que l’on nous vend est un quotidien. Notre exotisme, ce sont les grandes villes. »

Ce que l’auteur tente dans Urbanalisation, c’est une lente déconstruction des mécanismes de notre société à mesure d’homme – comment vivre en tant qu’homme noir dans une société capitaliste et suprématiste blanche où la question la plus importante reste celle du choix. A-t-on le choix sinon que de jouer le jeu ?


APPARTÉ

J’ai demandé à agneau pimenté de partager des vers de son recueil qu’il affectionne particulièrement.  

Mont de marchants | Urbanalisation

Tout ceci est fade 
plus rien n’émerveille
et les babioles, raison de devenir, s’amoncellent
pourtant avec tous ces cliquetis, avec tout ceci nos esprits s’évadent
et nous croyons, comme des enfants, que dans le vide
résonne le son.

« Cette dernière strophe du poème Mont de Marchants, et plus encore ce dernier ver, encapsule l’essence de ce qu’est Pokoninon : un mélange des mensonges que l’on se racontent et du vide profond que l’on ressent sur fond d’urbanisation excessive. »

Pokoninon et Petits poèmes pour grands amants, pack exclusif à 60€ sur agneaupimente.com

Écrire pour mieux déconstruire

Il existe un certain élitisme dans le monde de l’écriture, spécifiquement dans le contexte français et la poésie n’y est pas étrangère. Ça commence très tôt, dès l’école, où l’apprentissage de la langue passe aussi par une mise en cage de la créativité d’élèves moins classiquement rigoureux.

« L’éducation c’est aussi à nous de la faire. Écrire c’est montrer que tous les styles possibles existent et qu’il n’y a pas qu’une seule façon de faire. Il ne faut pas tout attendre des professeurs. Ils représentent un système qui n’a pas été fait pour les pauvres et les minorités. Pour moi, certaines des plus belles plumes viennent du rap. La représentation est capitale. C’est ce qui fait toute la différence. »

Au sommet de cette chaîne classiste et discriminante, les Immortels de l’Académie Française continuent d’enclaver une langue qui dans une réalité plus populaire ne cesse de se mouvoir et de muter.

« Je mets un doigt d’honneur cordial à tous les garants de la langue française. J’ai un poème à ce sujet : le dictionnaire ne fait pas parler les gens, mais le contraire. Lorsqu’une langue finit dans un dictionnaire hermétique, c’est une langue morte. Qui sait ? Peut-être que le verbe « croiver » y fera son entrée comme « bicrave » il n’y a pas si longtemps. »

Si sa plume est un monde, agneau pimenté qui manie créole guadeloupéen, français et anglais, construit sa propre langue pour mieux représenter sa réalité. L’était, septombre, octombre, le divers, mars moi de guerre, gloomy June et quatre forment les sept saisombres, toutes avec leur propre signification. Ces thèmes récurrents hantent la poésie de l’auteur approfondissant sa perspective sur le monde qui l’entoure. La nostalgie de l’était, la sécheresse du divers, les combats intérieurs du « moi de guerre » – agneau pimenté codifie l’expérience humaine et se la réapproprie. Il n’y a aucune crainte de perdre le lecteur.

« J’écris publiquement depuis plus de dix ans. Je laisse des clés de compréhension et je n’ai pas ajouté de mots nouveaux à ma novlangue depuis longtemps. Mon audience est encore assez petite pour que je puisse prendre le temps de répondre personnellement lorsqu’il y a des questions.

Incorporer le créole guadeloupéen – une langue qui a survécu au bulldozer colonial français – est un acte révolutionnaire en soi lorsqu’on sait à quel point le monde de l’édition souffre de racisme.

« Le créole est super important pour moi, pour déconstruire nos schémas de pensée. J’aimerais mieux manier le créole guadeloupéen. Après près de 18 ans passés loin de ma terre natale, mon créole est un hybride très marqué par l’anglais. Petite dédicace à Timalo pour son podcast qui m’a permis de rattraper mon retard. »

Le poète se défend d’être cryptique par effet de genre. Créer des codes c’est aussi en casser d’autres comme lorsqu’il déguise l’Alliance Révolutionnaire Caraïbe en un arc-en-ciel inoffensif dans tic tac tic tac tic. L’acuité du lecteur est primordiale. Pourtant casser les codes ne se limite pas à remodeler la langue à son image. La déconstruction est dans la forme comme dans le fond avec un appel à questionner les sociétés qui nous façonnent à l’encontre de tout bon sens.

« Pokoninon parle de ne pas pouvoir être sans la somme de tous. De ne pas avoir sa place, de ne pas pouvoir s’autoriser la médiocrité. Faire plus, faire moins, est-ce que ça compte au final ? Être Noir dans un monde blanc, c’est dur même si ce ne sera jamais aussi dur que d’être une femme noire. À travers mon art, j’essaye de me libérer de ces chaînes – certaines que je me mets moi-même. »

Aux Lauriers de Césaire / Urbanalisation in Pokoninon

Pokoninon n’est pas le seul projet poétique d’agneau pimenté. De nouveaux recueils sont à venir – l’un érotique, l’autre en anglais. L’artiste prépare aussi une collaboration avec le poète guadeloupéen Samuel Kramrr autour d’un projet intitulé Lunaire.

SE PROCURER POKONINON

  • Pokoninon est disponible sur agneaupimente.com avec un pack à 60€ qui inclut Pokoninon et Petits poèmes pour grands amants, un mini recueil érotique exclusif. Cette édition spéciale numérotée donne aussi accès à un poème exclusif écrit à la main par l’auteur. Attention, ce pack est limité à 100 exemplaires.
  • Le recueil est aussi disponible en édition papier sur Amazon pour £24.34.
  • Grâce à son numéro ISBN, les librairies peuvent aussi se procurer Pokoninon pour une distribution plus large.

ALLER PLUS LOIN

  • Les auteurs qui inspirent agneau pimenté
    • Charles Baudelaire, Boris Vian, Charles Bukowski, Jean D’Ormesson, Frantz Fanon, Guy Debord, Maryse Condé, Gisèle Pineau et plus récemment, Audre Lorde
    • Plus localement : Letador, Simone Lagrand, Cindy Marie Nelly

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