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Trouver sa voix avec Amélie Racon

A Demi-Mot c’est tout d’abord l’histoire d’une recherche. Une recherche de soi et une recherche des autres. Avec Amélie Racon, My Qamar fait peut-être sa rencontre la plus intime. Entre ambiance feutrée et grands éclats de rires, la poétesse et écrivaine qui se fait discrète a beaucoup plus à dire qu’elle ne laisse paraître. 


« Je suis une amoureuse de la vie et l’amour est mon énergie principale. » 

Il n’y a pas de meilleure entrée en matière afin de présenter la femme derrière le recueil en ligne qu’est A Demi-Mot. Et cela se voit – sa force d’âme crève l’écran de cette rencontre virtuelle. 

A bientôt 32 ans, Amélie est une artiste touche-à-tout – dessin, peinture, chant, elle ne s’interdit rien, même si l’écriture reste son premier amour. 

« J’ai une âme d’artiste, mais d’aussi loin que je me souvienne, l’écriture a toujours fait partie de ma vie. Plus jeune, je voulais devenir journaliste-reporter. J’ai même créé mon propre journal. »

Plus tard, elle s’initie au slam et écrit passionnément dans son moodbook, à mi-chemin entre le journal intime et le recueil de poésie où elle collectionne textes, chansons et tout ce qui influence son art… des mots qu’elle gardera secrets pendant de nombreuses années. 

L’ écriture comme vecteur d’émotion

« La vie est ma plus grande source d’inspiration. J’aime observer le monde, les gens autour de moi, imaginer leur vie. Le monde en flux, les émotions qui me traversent… tout ça nourrit mon écriture. » 

C’est qu’écrire est un exutoire pour Amélie qui avoue être de nature très réservée. Ce qu’elle ne saurait exprimer à haute voix trouve refuge entre les lignes d’un cahier et, depuis trois ans, encodé sur les pages virtuelles de son site www.ademi-mot.com.  

« J’écris plus que je ne parle. Ça m’est vital parce que c’est mon premier vecteur de communication et d’émotion. » 

Ce qui explique peut-être le besoin de s’exposer enfin au monde. Après tout, communiquer est une relation qui se construit à deux, demandant une oreille attentive et curieuse en regard. C’est ainsi que débute l’aventure A Demi-Mot, comme un désir d’entrebâiller une porte sur son univers et d’inviter son auditoire à la réaction. 

« C’est en 2018 que j’ai décidé qu’il était temps d’exposer mon art à un public, de confronter mes écrits à un regard extérieur. » 

A Demi-Mot pourrait se vivre comme une expérience en microcosme – c’est une collision à l’échelle du personnel, un tête-à-tête qui laisse au lecteur le temps de l’errance et du questionnement à travers les yeux d’une Amélie qui interroge son monde. 

« On pense souvent à traverser des choses uniques mais en fin de compte, on ressent universellement les mêmes émotions. C’est ça A Demi-Mot, ma façon à moi de voir comment les autres s’identifient et à quoi… comment les autres répondent à ces expériences ou aux questions que je me pose. Il n’y a pas vraiment d’autres prétentions que de rendre publique une partie intime de ma personne. »

Amélie préfère les choses simples – la poésie courte, rapide qui va droit au but ; ce qui ne l’empêche pas non plus de s’essayer à une écriture plus charnue. 

« Alice est comme un enchaînement de mini-nouvelles autour du même personnage – personnage auquel je m’identifie beaucoup. Mais il est vrai que j’ai encore peur de me perdre ou de perdre le lecteur dans des descriptions zoliennes. » 

Dans Les Chroniques d’Aml, les choses prennent un autre ton. Amélie se sonde et sonde le monde avec elle. Elle aborde des sujets de société qui semblent ranimer d’inlassables débats et offre point de vue et réflexions en prose libre.

Loin du virtuel, Amélie est tout aussi prolifique avec une série de projets hors-ligne, certains très personnels et d’autres qui, elle l’espère, se fraieront un chemin en ligne. 

« Le confinement a été très dur pour tout le monde mais ça a aussi été une opportunité de créer. J’ai bossé sur un conte à quatre mains avec un ami. Je ne peux pas en dire plus pour le moment mais c’est vraiment quelque chose que j’aimerais publier dans le futur. C’est parti d’une question simple : quelle trace aimerions-nous laisser après cette période de merde (sic). J’en suis plutôt fière et je me dis pourquoi pas un bouquin ? » 

Ancrer ses racines

Mais ce n’est pas tout. Amélie se construit un public de tous âges avec une dédicace spéciale à sa jeune nièce, qui a fait une entrée fracassante il y a peu dans sa vie. 

« C’est vraiment un projet en off mais je suis en train de lui faire un livre de contes… rien que pour elle. Ces contes parlent de nous, notre chez nous, l’expérience Antillaise parce que c’est important de maintenir le lien. J’ai aussi bon espoir d’éveiller une passion pour la lecture en elle… je trouve que ça se perd… » 

C’est que la transmission est un sujet important pour Amélie qui estime que les arts prennent une part de plus en plus grande dans la façon dont la culture et l’héritage antillais s’infusent génération après génération. 

« Je pense qu’aujourd’hui, au-delà de l’aspect de frivolité que l’on associe souvent aux arts, l’on a compris que c’est aussi un vecteur non-négligeable de reconnexion avec notre culture. L’art est moins élitiste, mieux mis en avant, plus accessible dans une vraie logique de réappropriation. Les mentalités changent, mais il y a encore tant de choses à mettre en place… même si j’admets que c’est mon point de vue de femme vivant depuis des années dans une grande métropole où l’art est omniprésent. » 

Une mise en garde à qui voudrait objecter. Il est vrai que le regard des jeunes Antillais exilés aux quatre coins du globe peut distordre la réalité du terrain – quand bien même les avis se rejoindraient de part et d’autre de l’Atlantique. C’est une problématique qu’Amélie aura à loisir d’explorer personnellement ; l’artiste prépare un imminent retour au pays. 

« Je suis architecte d’intérieur et je vis en région parisienne, mais j’ai une opportunité de rentrer en Guadeloupe. Je pense m’être assez nourrie pour pouvoir pratiquer ce que je fais là-bas. » 

Le retour aux Antilles est souvent un choix compliqué, calculé et coûteux. Pourtant il est aussi perçu comme une aubaine, presqu’un graal, pour ceux qui hésiteraient à sauter le pas. Il coïncide aussi avec ce ressenti d’avoir accumulé suffisamment de ressources ou de connaissances afin de collectivement faire avancer le pays. Ce qu’on regarde moins, c’est comment la culture créole impacte le monde au travers des nombreux artistes auxquels le bassin caribéen a donné le jour. 

« J’ai le sentiment qu’on est de plus en plus à écrire, à se réclamer écrivain, poète, blogueur, etc. En tant que tel, intégrer notre culture est important parce que le travail de transmission est important. Je ne le fais pas assez mais je m’y essaie tant que je le peux. En même temps, je pense qu’il ne faut pas perdre de vue que – qu’on le veuille ou non – tout art produit par quelqu’un d’ascendance antillaise est intrinsèquement antillais, même lorsqu’il ne répond pas aux codes que l’on jugerait plus traditionnels. Si les racines sont antillaises, les fruits le sont tout autant. » 

D’ailleurs, Amélie avoue s’être fait du créole une passion, elle qui mélange les langues régionales des DROM en un melting pot linguistique avec grand plaisir presque coupable. C’est aussi un médium qui lui permettrait d’instaurer un rapport d’intimité avec une communauté fraternelle comme elle ne saurait en construire ailleurs. 

« Le créole est ma langue maternelle et je pense qu’il y a des choses qui ne sont exprimables qu’en créole. Les mots claquent comme ils ne claqueront jamais dans une autre langue. Les expressions font tout simplement mouche et tous ceux qui sont concernés comprendront immédiatement. C’est une langue imagée qui me permet de toucher un public proche de moi et susceptible de comprendre certaines nuances, certaines émotions, certains messages que lui seul peut entendre. » 

Amélie ne s’arrête pas là. Pour elle, le créole est un vecteur d’identité qu’il nous faut nourrir au même titre que tout le reste, particulièrement en tant que descendants de colonisés ; et d’aucuns soutiendront que nous le serions encore. 

« Le créole a pris et continue de prendre une place grandissante dans notre société. Je suis heureuse qu’on l’étudie, que l’on cherche à comprendre son fonctionnement, son étymologie, surtout chez les plus jeunes qui font un gros travail de vulgarisation. On en a besoin – notre langage nous définit, il nous raconte et se fait le gardien de notre Histoire. Oublier le créole serait nous oublier nous-mêmes ! » 

Un parallèle fort à propos avant de conclure cette rencontre. Écrire est une conversation – avec soi et avec le monde. C’est une voix discrète mais affermie qui, si l’on prête l’oreille, dit tout de qui nous sommes. Merci Amélie, de nous livrer tes secrets… à demi-mot.


ALLER PLUS LOIN

  • Tes recommandations – Poésie / Romans / Audiobooks / Podcasts ?
    • Au niveau poésie, Simone Lagrand. Je trouve ça frais. Elle écrit en creole, c’est très imagé. Une fois qu’on en lit un, on dévore le tout !
  • Trois livres par Iceberg Slim : Pimp, Mama Black Widow et Trick Baby. On est dans les années 40-50 aux USA, dans le milieu du proxénétisme et du trafic de drogue. J’aime l’univers, la moiteur que l’on peut ressentir dans son écriture. C’est vraiment top. 
  • Tous les livres dont le titre inclut le mot « amour » ! C’est tellement cliché mais je recommande quand même parce qu’on a tellement d’idées préconçues sur ce qu’est l’amour alors qu’il y a tant à apprendre. 
    • Eloge de l’amour d’Alain Badiou qui mélange philosophie et sociologie sur l’amour en général
    • Cantique des tourterelles d’Ernest Pépin. C’est un livre qui m’a marquée quand j’étais plus jeune. Il raconte une histoire d’amour pleine de révélations, explore l’amour entre les femmes, la confusion et la recherche de soi.   
  • Des podcasts : 
    • Émotions qui arrive plutôt bien à expliquer les mécanismes des choses que l’on peut ressentir.
    • Kiffe ta race avec Rokhaya Diallo et Grace Ly. 
    • Entre nos lèvres où Celine et Margaux interrogent leur rapport au genre et à la sexualité.
    • Philosophy is sexy où on explore des notions telles que la beauté ou l’amour de façon à parler à tout le monde parce la philo n’est pas forcément ce qu’on apprend en cours… et en effet, la philo c’est sexy ! 
  • Ta playlist du moment ?
    • Je n’ai pas de playlist spécifique, mais en ce moment j’adore toutes les musiques qui me font bouger mon cul (sic). Je pense que c’est dû à la crise sanitaire. Ça fait longtemps que je ne suis pas sortie me défouler alors dès qu’il y a une petite mélodie, ça bouge tout seul ! X-Man, Meryl, j’ai aussi découvert Dinos, un rappeur français et j’aime beaucoup son album, Stamina. Les rappeurs sont aussi des poètes et je trouve qu’il écrit super bien.