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Maïeutique de l’art : Anyès Noël libère les corps et les mots

Temps de lecture : 9 minutes

Anyès Noël a enchanté les foules avec Fouyé Zétwal, le court-métrage hommage à la Guadeloupe qu’elle a co-écrit et réalisé avec Wally Fall. La comédienne se prête au jeu de l’interview et nous parle de ce qui nourrit son art, de ses passions et de son engagement. 


“Enfin je vois une comédienne et non pas une élève.”

Ce sont les mots qui marquent. Les mots qui rassurent. Les mots qui donnent confiance et qui confirment. Anyès Noël a 18 ans lorsqu’elle passe son baccalauréat L option Arts Plastiques et Théâtre. Anyès est une comédienne. Elle le sait, elle l’a toujours su et ce jour-là, les mots de son examinateur résonnent en elle comme une vérité qui ne peut plus être niée. 

“Une passion n’est pas un choix. C’est un feu. Un appel de l’âme.”

Anyès grandit en quête de liberté. Ses parents tentent d’offrir à sa fratrie une éducation qui se veut décoloniale bien longtemps avant que le terme ne défraye la chronique. Ils les veulent proches de leur terre, la Guadeloupe. Ils célèbrent une identité antillaise forte, fière et debout. Mais surtout ils lui laissent l’espace d’exprimer son tempérament d’artiste. Anyès a un besoin de dire. Dire la nation Guadeloupe et parler à son peuple. 

Anyès rencontre le théâtre jeune, au moment charnière qu’est l’adolescence. Pour la première fois, elle s’octroie un espace sacré où elle peut simplement être.  

“J’ai eu un déclic. Ça m’a permis de sortir de moi-même, de déposer ce corps d’adolescente complexée et de devenir qui je voulais.” 

La comédienne en devenir trouve dans le théâtre une passion indicible, tout bonnement incontrôlable, qu’elle décide d’investir de son engagement.

Mais revenons à cette épreuve du baccalauréat. Anyès est évaluée sur Et les chiens se taisaient d’Aimé Césaire. Jouant le rôle du Rebelle, elle donne une performance plus que convaincante déclamant sa dévotion à la cause comme une augure à son militantisme propre. D’ailleurs, Anyès aime à citer l’auteur qui a justement mis les mots sur ce qu’elle cherche à accomplir au travers du théâtre. 

“Ma bouche sera la bouche de ceux qui n’ont point de bouche. Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.”

Anyès Noël citant Aimé Césaire

Si le choix est clair, il ne se fait pas sans doute. Le monde de la scène française est tragiquement monochrome. 

“Je me suis demandé si ça allait marcher. Si j’aurais ma place. Mais c’est mon professeur qui m’a rassurée.”

Alors Anyès s’envole pour la Métropole où elle suit un cursus en Médiation Culturelle et Communication en parallèle des Ateliers du Théâtre de Nice – une bouée de sauvetage censée garantir un avenir stable si le théâtre ne portait pas ses fruits. 

Après sa licence, elle décide de tenter le Cours Florent qu’elle intègre en deuxième année sur audition. 

“Le directeur, M. Florent m’a dit que j’avais déjà un bon niveau. Il voulait que je passe aussi le concours du Conservatoire Supérieur d’Art Dramatique !” 

C’est que les ambitions du directeur de l’école d’arts dramatiques la plus prisée de France la prennent peut-être par surprise. Anyès qui prépare également un Master Arts du Spectacle sent le poids de ses obligations. Elle ne terminera pas le master mais sa carrière décolle. 

La jeune comédienne se confronte alors au monde du théâtre professionnel où non seulement elle approfondit son jeu, mais vit au travers de rôles qui la construisent. 

Le jeu, une descente cathartique 

Pour Anyès, le jeu est une descente. C’est l’instant où l’Anyès consciente s’affaisse, se dissout et se laisse envahir. Elle laisse la place à ce personnage jamais tout à fait elle, jamais tout à fait loin d’elle. 

“Tu ne peux pas tout à fait l’enlever. Avant de monter sur scène, je ne mange pas, je ne bois pas. Je suis en création. J’ai un personnage à porter et je ne peux pas faire comme si c’était moi… alors je lui laisse la place.” 

Par définition, le théâtre est le lieu où l’on regarde. Dès la Grèce Antique, l’on se presse aux portes des amphithéâtres afin de se faire spectateur du soi. Les pièces sont une procuration au drame, à l’aventure, à la morale. C’est la société qui se raconte et se met à nu. Si le théâtre s’est radicalement transformé depuis ses premiers balbutiements, son pouvoir de catharsis continue d’attirer un public éclectique. 

Mais la catharsis, ce processus d’intense libération de l’âme, n’appartient pas qu’au spectateur. Sur scène, au travers des personnages qu’elle construit, Anyès exprime et exorcise ses tragédies personnelles. 

Elle apprend la disparition puis le décès de son frère alors qu’elle débute la production de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce ; une pièce faisant étrangement écho à ce qu’elle est en train de vivre. Dans le rôle de la Seconde, Anyès est une sœur qui attend désespérément le retour d’un frère disparu et qui ne reviendra jamais. 

“Je suis en train de créer ce personnage avec tout ce qui résonne déjà en moi. J’étais dans l’impossibilité de vivre le deuil de mon frère parce que je suis en Haïti à ce moment-là et qu’il faudra plusieurs mois pour rapatrier son corps… et tant qu’il n’y a pas de corps, les choses semblent un peu lointaines. La pièce m’a aidée à être dedans, à exorciser. Je ne pouvais pas répéter le texte sans pleurer. Et en même temps, je me disais qu’il me fallait le vivre pleinement parce qu’il me faudrait me maîtriser sur scène. En termes de catharsis, c’était pas mal. Je pense que beaucoup de mes rôles ont déplacé quelque chose en moi.” 

“On peut inventer des mots en poésie. Césaire l’a fait, donc je ne vois pas pourquoi je ne le pourrais pas !”

Néanmoins, la catharsis d’Anyès ne saurait être complète sans l’écriture, vaste pendant du théâtre qui lui permet d’exprimer ce que la scène ne lui donnerait pas la liberté de faire. 

« L’écriture dans ma famille était un moyen d’exorciser. Mon père nous disait que si on n’arrivait pas à dire les choses, de les écrire. » 

Anyès commence par la poésie vers l’âge de 10 ans. Elle se raconte, exprime ce qu’elle ressent… un processus qu’elle entretient encore aujourd’hui. 

“Il y a des choses que je peux écrire très rapidement, en moins de deux heures, des textes que je peux poster sur les réseaux sociaux. Parfois, ça sort et ça marche. Quand quelque chose me traverse, je ne réfléchis pas trop… un peu lorsque j’écris dans un carnet en me cachant. C’est très sensoriel.” 

Anyès décrit son écriture comme intuitive, en connexion avec un ressenti, avec l’immaitrisé qui agite ses entrailles. C’est une expérience quasi mystique venant des profondeurs. Et c’est peut-être là que l’expérience cathartique diffère radicalement de celle du théâtre.

“En fonction du metteur en scène que je rencontre, il y a des choses que, forcément, je ne pourrai pas exprimer parce qu’il ou elle reste décisionnaire du résultat final.” 

Un compromis que la comédienne accepte sans rebuffade par amour du verbe. 

“A mon propre niveau, le fait d’aimer les mots, le texte… Je suis de cette école qui respecte un texte à la virgule près. Je vais chercher à comprendre cette virgule. C’est peut-être parce que moi-même j’écris… » 

C’est que les jalons qu’elle s’impose au théâtre, elle se les ôte une fois le stylo à la main. 

“… je sais pourquoi je mets une virgule, pourquoi je décide de mettre un point alors qu’il y en a aucun besoin a priori. C’est ma liberté.“

Toutefois, Anyès ne néglige pas la maïeutique laborieuse que peut être l’écriture. 

“On pense que les arts en général sont un moyen de liberté mais on oublie qu’il faut d’abord gérer certaines choses. Peut-être que le jeu me permet moins de liberté que l’écriture mais l’écriture, elle, peut être très souffrante. Le fait de libérer certaines choses, ça peut être très douloureux.” 

Fouyé Zétwal : s’accrocher aux étoiles 

Lorsque Anyès et Wally Fall se lancent dans la réalisation de Fouyé Zétwal, c’est un projet pensé comme un trip entre potes censé être produit et livré presque d’un seul jet. La réalité sera toute autre. 

Les deux amis et artistes partagent une vision : la Guadeloupe se vide et s’emplit progressivement du silence de ceux qui la quittent. Le processus est long. Ardu. Ce qui ne devait prendre qu’une semaine prendra des mois. 

« Ça a été plus long que prévu. A ce moment-là, je rentre d’Haïti après le décès de mon frère. Je gère encore mon deuil et la plupart de mes amis étaient en France. Il me fallait un échappatoire. Mais je n’ai aucun regret. Le retard n’est jamais un hasard.” 

Le message de Fouyé Zétwal en est un qui lui tient à cœur. La Guadeloupe est une île souffrante et nous avons peine à contenir son hémorragie. 

Pour l’artiste, il serait temps de reconnaître que le modèle en place ne fonctionne pas ; qu’il nous faut prendre le temps de nous construire par et pour nous-mêmes dans le cadre plus large de la Caraïbe. 

“Même Aimé Césaire qui était un partisan de la départementalisation s’est rendu compte que ça ne marchait pas. Ce serait intéressant de nous connaître autrement. On a du mal avec l’unité, mais c’est parce qu’on s’est construits dans la division. »

“Rendez-nous notre pays,
on va le construire !” 

Anyès Noël

C’est un véritable angle mort que d’être dans l’incapacité d’apprécier la communauté de ceux qui sont arrivés aux Antilles ficelés dans les cales des mêmes bateaux négriers. Le dédain xénophobe que l’on accorde volontiers à Haïti se teinterait différemment si l’on embrassait une perspective caribéenne consciente du fait qu’aucune de nos îles sœurs n’est vraiment libre de l’emprise impérialiste et néo-colonialiste de l’Occident. A la place, c’est une réponse cruelle, idéologique et superstitieuse qui se fait entendre. Haïti, pays maudit. 

L’expérience haïtienne 

Anyès qui s’est très tôt passionnée pour l’histoire Noire a passé de nombreuses années en Haïti, une île qui a aussi nourri son art. 

“J’ai suivi la route que me soufflait le vent. La Caraïbe étant un espace qu’il me semblait important d’investir. Je rêvais beaucoup de Cuba petite, mais je me suis arrêtée à Haïti, deux pays dont l’histoire retient un soulèvement politique important. J’ai beaucoup appris sur leur histoire, leur culture et leurs traditions ; sur la complexité de sociétés contemporaines bousculées par de grandes dates et un contexte politique qui berce la vie quotidienne. C’est vivant, c’est humain et l’humain est ce qui touche nos métiers d’artistes… alors ça peut être très chargé émotionnellement quand on n’agit pas en conscience.” 

A Haïti, Anyès prend son temps, observe, ne s’impose pas et est reconnaissante de l’accueil qui lui a été fait. Là-bas, elle veut créer des espaces promouvant le changement au travers de l’art, travailler dans l’unité au-delà des simples plaisirs gastronomiques ou musicaux. Pourtant l’artiste se navre.

“J’ai échoué. Au moins j’aurai posé les prémices et l’avenir nous le dira.” 

Haïti est aussi une expérience spirituelle pour Anyès qui s’intéresse au vaudou dont la mythologie lui semble proche dans ses divinités, dans sa philosophie de vie et qui lui rappelle une éducation bercée de superstitions portées par ses grands-parents. 

“J’ai découvert qui étaient mes arrières grands-parents en faisant des recherches généalogiques et je me dis que c’est la façon dont la Guadeloupe a évolué dans son histoire qui fait qu’on en n’a pas su plus sur le vaudou.“

“On dit tant de choses sur Haïti, sur le vaudou… je suis curieuse et admirative.” 

Anyès Noël

Anyès rappelle qu’il n’y a ni bon, ni mauvais vaudou – que la vision que l’on impose à cette pratique est profondément judéo-chrétienne où le mal est extérieur à soi. Les deux pôles existent en chacun de nous. 

“J’ai rencontré beaucoup de vaudouisants et j’ai pris les choses avec retenue. J’aurais du mal à être initiée. Il me faut construire quelque chose par et pour moi-même, mais je crois aussi qu’une initiation peut s’imposer à soi loin des contraintes et des textes.”

Anyès continue de se construire au travers de son art et alors qu’elle a retrouvé sa Guadeloupe natale, elle fait le point. 

“C’est important de rentrer chez soi. J’ai des choses à régler avec moi-même, avec les mémoires de ma famille, les choses sordides que tu portes sans le vouloir… mais c’est aussi très beau. Il ne faut pas juger.” 

De son propre aveu, Anyès reconnaît que les relations hommes-femmes sont une obsession et qu’elle voue une passion à la cause des femmes au nom desquelles elle se fait un virulent portevoix. Mais surtout, elle se veut un agent du changement – un changement qui demande d’embrasser notre histoire et ses réalités matérielles comme immatérielles. 

“L’esclavage s’inscrit sur des generations. J’ai appris ça avec l’épigénétique. Ces traumatismes dont on ne connaît pas l’origine… tout ça c’est en nous. Il faut se détacher de ce que furent nos parents, garder ce qui est important et faire différemment avec ce qu’ils nous ont donné. On apprend aussi beaucoup des enfants qui sont bien plus ouverts à l’impalpable autour de nous. Les enfants ressentent tant de choses dont on ne se préoccupe pas. On ne sait pas ce que l’âme a vécu.” 

Des réflexions éminemment caribéennes qui mènent à une inévitable question : comment Anyès raconterait-elle la Caraïbe ? 

L’envie – sinon le besoin – de création porte Anyès qui ne saurait rester sur place trop longtemps. 

“Je ne sais pas si je veux jouer… probablement parce que c’est aussi dire avec ses émotions. J’ai plus envie de dire mes mots que ceux des autres, plus envie de porter mes projets. J’ai envie de partir. Je porte la Guadeloupe en moi. C’est elle qui a construit mes passions, mis les premières graines… tout ça reste dans le même triangle. Il y a la Guadeloupe, la Caraïbe puis l’Afrique et moi j’ai envie de créer un nouveau triangle. Plus beau, plus lumineux, plus sain.” 


Suivre l’actu d’Anyès Noël sur Instagram @anyesnfactory