Anaick Calif portrait

Repenser la réussite avec Anaïck Calif

Celles et ceux qui auraient déjà fait la rencontre d’Anaïck le savent. Cette trentenaire originaire de la Guadeloupe est un volcan que rien n’arrête. C’est sur le tard qu’Anaïck décide de tout lâcher afin de poursuivre un rêve d’enfant – devenir créatrice de mode. Une reconversion qui l’a amenée à questionner les barrières que nous nous mettons ainsi que la charge mentale qu’est celle de la réussite aux Antilles. Portrait.


« Mon anecdote préférée me vient de mon enfance. Ma mère étant une fervente pratiquante, nous allions à la messe tous les dimanches. Je n’allais nulle part sans mes feutres et mes crayons de couleur. Je n’avais que cinq ans, c’était le meilleur moyen de me faire tenir en place. Alors pendant la messe, je coloriais sagement les petits livrets en imaginant des vêtements aux différents personnages. J’ai tout de suite su que c’est ce que je voulais faire. »

D’aucuns argumenteraient que nos passions sont innées et l’enfance un révélateur. Anaïck, comme beaucoup d’artistes le diront, sait ce qui l’anime depuis toujours – la mode, créer des collections, les défilés, la créativité et la versatilité de l’industrie la fascinent.

Là où d’autres citeraient sans sourciller Dior ou Chanel comme leurs premières inspirations – il faut montrer patte blanche dans un milieu fortement étriqué – Anaïck aime à ramener les choses au plus près d’elle.

« Évidemment que Dior, Chanel et la haute couture font rêver et oui, ça peut être très beau. Il y a un côté artisanal que l’on retrouve difficilement aujourd’hui, mais qu’est-ce que la haute couture, vraiment ? Lorsque je vois le travail de Jean-Marc Benoît avec la paille qu’il sublime, ou Daniel Garriga qui mélange et harmonise des couleurs improbables, la fluidité des pièces d’Andrea Iyamah ou encore les accords de motifs de Stella Jean… pour moi c’est du même acabit. Il faut cesser d’idolâtrer les « classiques » aveuglément. »

Au-delà de l’idolâtrie, c’est la décolonisation de nos esthétismes qui est en jeu. A qui et à quoi accorde-t-on le statut de « haute couture » ? Qui en sont les garants et surtout qui sont ceux qui maintiennent les portes fermées ? Autant de questions auxquelles nombre de créateurs de couleur se confrontent chaque jour – les créatrices tout particulièrement. Anaïck qui travaille dans le milieu depuis quelques années, n’y est pas étrangère non plus.

« Dans mon dernier boulot je sais que ça a été un problème. C’est un petit monde que celui de la mode, très compétitif avec une majorité de femmes mais ce sont les créateurs qui tirent leur épingle du jeu. Quand tu es une femme noire, tu détonnes et si tu exprimes ton mécontentement, tu es toute de suite qualifiée d’angry black woman. »

Alors elle a décidé de prendre les choses en main et de monter sa propre marque après une expérience professionnelle compliquée et un profond travail d’introspection qui lui permettra de réaliser le chemin parcouru ainsi que l’étendue de son savoir-faire gagné au fil des ans.

Anaick Calif : pour l’amour de la mode

« J’ai réalisé que la seule chose qui me retenait était mon manque de confiance en moi. J’ai un parcours atypique et ma dernière aventure professionnelle a été difficile psychologiquement parlant, même s’il en est ressorti une très belle collection. Mais si je suis capable de me donner à 100% pour réaliser la vision de quelqu’un d’autre, pourquoi pas pour la mienne ? »

L’incertitude peut être un véritable poison pour l’esprit mais Anaïck refuse à se laisser devenir sa pire ennemie.

« Régulièrement je me dis qu’il y a des métiers plus utiles et ce n’est qu’une marque de plus dans un océan de créateurs qui semble s’élargir un peu plus chaque jour. Mais d’un autre côté, ça me permet de me rappeler que c’est vraiment ce que j’aime, que j’y apporte ma touche, ma personnalité. C’est un challenge que je me lance de mener un projet de bout en bout au-delà du besoin de savoir si des clients achèteront mes créations ou non… et si ça peut en motiver certains à se lancer, ça me va ! »

« Faire les choses. » S’il y a un message que ses créations cherchent à faire passer, c’est celui-ci. Faire les choses, contre vents et marées – et surtout contre soi-même, comme un encouragement aux autres et à elle-même de ne rien lâcher. 

« Mes créations sont fonctionnelles et versatiles. Je veux que les gens se sentent à l’aise. L’industrie de la mode est la plus polluante et c’est une véritable urgence, je verse aussi dans le minimalisme. En réalité, on n’a pas besoin d’un millier de vêtements si on a des créations qui s’adaptent à toutes les situations. C’est ma façon à moi de contribuer. »

Dans un monde où les tendances vont et viennent au pas des algorithmes d’Instagram ou de Tik Tok, les muses créatrices peuvent aisément se faire élusives et les idées originales beaucoup, beaucoup plus rares. Un phénomène qui n’inquiète pas Anaïck outre mesure. Pour elle, l’inspiration est tout autour de nous si on sait la voir.

« J’ai fait la paix avec l’idée de ne pas pouvoir être inspirée en permanence. Plus jeune, j’avais une créativité difficile à canaliser mais en rentrant dans le métier, l’on se rend compte que la réalité est toute autre. Les expos, les concerts, lire… j’adore. Je mets de l’art dans ma vie dès que je le peux. Mais ce qui me touche le plus, ce sont les paysages… surement à cause de ma passion pour le voyage. C’est compliqué en ce moment, mais même un weekend loin de la ville peut suffir. Une petite découverte, un coin caché, bucolique et hop, c’est reparti. »

Bien sûr, à l’image de celles et ceux qu’elle admire, Anaïck est déterminée à intégrer des éléments de la culture créole dans ses créations – un acte de militantisme presque, qu’elle juge indispensable.

« Nos identités sont riches et je trouve qu’on n’en a pas suffisamment conscience. Pour moi c’est une façon de faire perdurer notre culture, la rendre intemporelle. Mon rêve ultime, c’est de voir mes clients porter mes créations qui ont toutes un petit quelque chose d’antillais, qu’ils en soient conscients ou non… qu’ils portent cette culture et qu’elle puisse parler au monde ! »

La reconversion : un acte de foi

Le temps de notre entretien, Anaïck prend le moment de la réflexion et revient sur les créations qui l’ont rendue le plus fière. Deux d’entre elles lui viennent immédiatement à l’esprit, certainement parce qu’elles marquent un tournant décisif à un moment où elle confirme encore son choix.

En effet, Anaïck qui a toujours une fibre artistique excelle en Lettres option Arts Plastiques. Mais sous la pression de ses parents – sans mentionner les prix prohibitifs des écoles de mode – elle s’oriente vers une filière qui leur semble plus concrète avant d’atterrir en école de cinéma. Accessoiriste, chargée de production, elle conquiert son monde. Ça ne durera qu’un temps. L’appel de la mode se fait trop fort et elle ne peut s’empêcher de revenir à ses premières amours. 

« La première, c’est dans le cadre de mon Bac Pro Métiers de la mode. C’était un projet de stage, un mélange de tendances que j’avais repérées et quelque chose qui me trottait dans la tête. En gros, c’est une sorte de salopette ample qui se porte seule ou avec un t-shirt pour faire simple. Et ma mère a adoré alors que je n’aurais jamais pensé que ce style lui plairait. J’ai gagné un prix pour cette création – prix que je suis allée récupérer en portant ma tenue bien évidemment (rires)… ce qui m’a gagné ma toute première cliente ! La deuxième est un trench coat en voile de bateau qui a tellement plu à l’une de mes connaissances qu’elle m’a demandé de créer une ligne de vêtements de mariage non conventionnels. »

Un moment fondateur qui encourage la jeune créatrice sur un chemin qu’elle a longtemps regardé de loin les yeux pleins d’étoiles.

Tout s’enclenche alors qu’Anaïck est en Nouvelle Zélande. Sac sur le dos, elle part à la découverte de l’île aux kiwis – seule. Mais plus que l’île, c’est à sa propre rencontre qu’elle s’est lancée. En terre inconnue, il est toujours plus aisé de s’autoriser à être qui l’on est librement, loin des regards peut-être désapprobateurs de ceux qui pensent nous connaître.

« J’ai pesé le pour et le contre et je me suis rendu compte que je ne voulais plus perdre de temps. »

Alors elle commence par le cinéma, un milieu qu’elle connaît déjà bien. A côté, elle prend des cours dans une école de mode et décroche un rôle d’assistante costumière. Une expérience enrichissante qui lui permet d’apprendre sur le tas. Peu après elle se fera styliste pour un magasin de costumes. 

« C’était vraiment bien. J’ai beaucoup appris, surtout les costumes d’époque. Ma clientèle se composait du tout cinéma néo-zélandais. Quand il est venu l’heure de rentrer, il était hors de question que je fasse autre chose alors je suis retournée sur les bancs de l’école afin de me former sérieusement. »

Anaïck passe les deux années suivantes à se reconvertir à travers sa formation, mais aussi en créant et confectionnant des vêtements, le point de départ d’un chemin qu’elle sait sera long quand on manque de moyens et de contacts.

« On demande souvent dix années d’expérience en plus d’une formation dans le milieu. Alors je me suis dit que je créerais ma propre expérience en me mettant à mon compte dès le départ. C’est cette expérience qui me donne confiance en l’avenir. Je me suis faite toute seule. »

Questionner la réussite, ôter nos freins

Fraîchement diplômée, la créatrice enchaîne les projets quels qu’ils soient – le tout est de gagner en compétence tout en se faisant connaître. Aujourd’hui basée à Montréal, Anaïck ne regrette rien. Elle estime que s’être reconvertie sur le tard lui a permis de démarrer avec un recul et une maturité que la vingtaine ne lui aurait pas permis… ce qui ne l’empêche pas non plus d’examiner les facteurs qui ont retardé ce choix de carrière.

« On a trop peu de modèles réussite qui sortent des carcans auxquels on se limite, surtout aux Antilles. Choisir les arts, ou n’importe quelle autre carrière créative, est perçu comme irresponsable, un caprice. Il faut faire bien, aller à la fac, revenir avec au moins un master et puis rentrer dans les clous – métro, boulot, dodo… le métro en moins et les embouteillages en plus. Quelle lumière fait-on vraiment à nos créateurs ? »

Mais ce n’est pas tout. Selon elle, le carcan familial est tout aussi rigide. Dans les foyers antillais, il convient d’être sérieux, s’assurer un avenir solide et nombre de parents s’évertuent à tuer dans l’œuf toutes velléités artistiques supposées rester de l’ordre du loisir. Poursuivre ses rêves est un acte radical de courage. C’est aller à l’encontre d’une société qui s’évertue à nous remodeler en bons petits producteurs de valeur.

« Nos parents nous veulent du bien. Bien sûr qu’ils s’inquiètent et nous souhaitent le meilleur avenir possible compte tenu de qui nous sommes, d’où l’on vient, notre histoire… Mais souvent c’est au détriment de nos natures profondes. Dire que la mode n’est pas un vrai métier, que ce n’est pas ce qu’on a prévu pour toi… c’est faux et c’est nous dérober de notre habilité à choisir. J’ai toujours su que je travaillerais dans la mode, je ne savais simplement pas quand. »

C’est aussi un élément d’inquiétude pour ceux qui souhaiteraient poursuivre une carrière au pays à l’instar d’Anaïck. Si de plus en plus de jeunes prennent la décision de regagner la terre mère, cette dernière interroge les comptes Instagram qui glamourisent une réalité que l’on sait bien plus complexe.

Le regard posé sur le Revenu peut être lourd, à la recherche d’une altérisation attrapée comme une maladie au fil des années passées hors sol. Mais c’est aussi le regard du Revenu qui change – regard sur soi, sur l’autre et sur une île qui n’a peut-être pas évolué autant qu’espéré. 

« Pour l’avoir vécu plusieurs fois, c’est un choc culturel que de rentrer. Moi aussi j’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice comme le sacro-saint devoir dont nous aurions une sorte de responsabilité collective et je me suis heurtée à un mur. Mon accent, ma façon de penser – on m’a vite fait comprendre que ça ne passerait pas… surtout lorsque l’on essaie de changer les choses. La résistance est un réflexe protecteur qui refoule ceux qui ne se réadapteraient pas aux mœurs locales. »

Une inquiétude légitime qu’Anaïck tente d’apaiser en dévorant tout le contenu mis en ligne par de jeunes Antillais ayant entamé leur transition ou ceux encourageant les exilés à sauter le pas. Toutefois, si démarrer son propre business au Canada a été une évidence, maintenir ses opérations avec une visée internationale depuis la Guadeloupe lui paraît plus compliqué.

« C’est une vraie question qui continue de me tarauder. Bien sûr que j’ai envie de m’établir en Guadeloupe – c’est mon chez moi. Mais je crains aussi que ça ne me limite, même si je reconnais que le contexte technologique est différent. Des choses qui n’étaient pas possibles il y a même cinq ou dix ans le sont aujourd’hui. »

Autant de barrières sociologiques et psychiques qu’il faut abattre avant d’espérer le succès. Une réflexion qui a poussé Anaïck à revoir sa définition de la chose.

« J’ai longtemps eu l’impression qu’il fallait être reconnu à l’étranger ou en Métropole pour être reconnu par les nôtres. Mais après des années à bourlinguer et à voyager, ça me semble bien moins important. J’ai décidé de m’affranchir du regard des autres et de faire ce qui me rend heureuse – pour moi et tant pis pour la reconnaissance. La réussite, pour moi, c’est pouvoir s’aménager un vrai temps à soi pour se ressourcer, recharger ses batteries. Ce n’est même plus un débat. C’est obligatoire. »

Au bout de deux heures d’entretien, l’on s’arrête enfin de bavarder. Anaïck doit partir à la recherche de tissu pour le projet d’une cliente – une robe. Avec un sourire sur les lèvres, elle explique.

« J’aime conceptualiser, partir d’une image d’inspiration et de voir une pièce prendre corps. Ce sont les moments que je préfère. »

Alors qu’elle se prépare, Anaïck a un éclat dans le regard. Le volcan s’est réveillé.

📸 @shawnisamazin

📹 @kamylleportraits