Anais C. : Déconstruire les clichés une photo à la fois

Temps de lecture : 20 minutes

Anais C. – ou Anais Colors en fonction de la plateforme – est une photographe Guadeloupéenne. Son parcours débute il y a environ huit ans et se précise à Paris alors qu’elle y travaille. Depuis, sa passion est intacte alors qu’elle continue de faire évoluer son art au fil de ses expériences – particulièrement celle d’être une femme derrière l’objectif dans un cadre souvent fort masculin. Anais se raconte. Anais raconte les autres. Mais surtout Anais fait bouger les choses. Rencontre.


Aparté

Pour toi être un.e artiste c’est :
Transmettre des émotions, parler de sujets qui nous touchent, se faire le porte-voix d’une cause, extérioriser des choses que l’on a en soi. L’art peut être politique s’il y a une prise de position mais l’art est surtout cathartique.

Tes inspirations :
Très récemment, Gaël Rapon pour son travail en lumière naturelle ainsi que la féminité qui se dégage de ses photos et mon mentor, Manu Dorlis pour ses clichés en noir et blanc qui subliment les peaux noires.

Tes armes de choix :
Un Canon 6D Mark II objectif 50 mm 1.2 et un Fujifilm plus léger lorsque je voyage.


La femme derrière l’objectif

Je dirais que mon parcours artistique débute réellement en 2012 à Paris lorsque j’achète mon premier reflex après que le fidèle compact que j’utilisais depuis la Guadeloupe soit tombé en panne. C’était un appareil semi-professionnel, quelque chose de pas trop complexe pour que je puisse me faire la main.

Mais la photo, ça a commencé bien avant avec mon amour du détail et de la nature. Encore aujourd’hui la macro continue de m’animer. La rosée dans le jardin de mes parents au petit matin a quelque chose de magique.

Paris en 2012, c’est à ce moment que je commence à me positionner et peut-être que c’était une évolution naturelle de ce que je faisais déjà. Avec mes ami.e.s, j’aimais capturer l’instant, montrer ce que je voyais d’eux qu’ils et elles ne soupçonnaient pas. Mon reflex, c’est l’appareil de mes premiers portraits, de ma première mini-série.

A l’époque, nous étions encore assez loin de la culture Instagram et selfies. Avec cette série je voulais démontrer à mes amies que la photogénie était un faux concept. Je les ai prises au naturel puis arborant un maré tèt – deux mises en valeur différentes pour un même résultat : les femmes sont belles.

Deux mises en valeur différentes pour un même résultat : les femmes sont belles.

A mon retour en Guadeloupe, j’ai commencé à échanger avec des artistes plasticiens rencontrés à Paris… ce qui m’a ouvert les yeux sur le monde de l’art à l’échelle locale. Ça a été un vrai moment déclencheur – au-delà de prendre un simple cliché, je pouvais aussi raconter une histoire. Je me suis inspirée de moments de ma vie et c’est ainsi qu’est né Manman Dlo que j’ai eu la chance de pouvoir exposer en 2017 d’abord au Festival Cri de Femmes, puis au Festival Éritaj. 

En 2018 j’ai choisi de retourner sur les bancs de l’école et de passer un Bac Pro Photo – une source de nombreux challenges, ne serait-ce qu’administratifs (rires). La filière n’existant pas en Guadeloupe, j’ai dû étudier à distance avec ce que ça implique comme complications. Je l’ai passé en deux ans au lieu d’un parce que je n’ai pas voulu mettre en pause mon activité professionnelle.

Le Bac Pro m’a permis d’acquérir les bases dont je manquais en tant qu’autodidacte et surtout la structure dont j’avais besoin. Ça a été une opportunité incroyable de mettre en avant la Guadeloupe, ses îles, notre culture, nos paysages – j’en ai fait le point fort qui me départagerait des autres candidats.

J’en ai profité pour proposer des photos du Mas Maten et j’ai effectué mon stage avec le Festival Eritaj chaperonné par Laurence Maquiaba. C’était un clair parti pris qui m’a valu une mention Très Bien (rires) et j’en suis fière ! 

Le Bac Pro Photo a été une opportunité incroyable de mettre en avant la Guadeloupe, ses îles, notre culture, nos paysages – j’en ai fait le point fort qui me départagerait des autres candidats.

Le basculement : de pratiquer la photo à vivre son art

La série du basculement aura été ma collaboration avec la Tchipie. Après la publication de son livre à succès, Ma peau mérite toutes les douceurs du monde, l’autrice a voulu mettre en scène quelques-unes de ses histoires courtes. Nous avons beaucoup discuté du concept et j’ai vraiment pu puiser en moi-même, en mes propres émotions afin de donner vie au projet.

Le but était de provoquer le public, de le déranger. C’est comme ça qu’est venue l’idée de la fameuse photo avec en son centre un préservatif usagé. Il était question d’illustrer le désarroi d’une femme désespérément amoureuse de quelqu’un incapable de lui rendre cet amour en utilisant nos légendes urbaines. Et tout le monde a compris le message.   

J’ai une passion pour le magico-religieux, notre folklore, nos contes, etc. J’ai pu explorer tout ça avec la Tchipie et en participant à la réalisation des couvertures de Dyablès et Channda, la saga fantastique en créole de Timalo.

Aujourd’hui je pense que je suis arrivée à une nouvelle étape de mon processus créatif où je me sens prête à parler de sujets qui me sont plus personnels, ce que je prenais soin d’éviter auparavant. Bien sûr il y a une légère mesure d’angoisse parce que je suis très consciente des effets que cela pourrait avoir sur mon autre activité professionnelle.

Ce besoin de monstration de l’intime ne cesse d’évoluer avec le temps et je sais qu’un jour je lâcherai prise peu importe l’impact. J’ai aussi envie de construire plus de concepts et de réellement faire mon public ressentir des émotions, créer une réaction.

Art, culture et Guadeloupe : le bilan

Il y a énormément de photographes qui pratiquent en Guadeloupe et c’est génial d’avoir une telle palette de perspectives, mais peu explorent la photographie d’art. J’ai encore l’impression de devoir marcher sur des œufs et je me sens très isolée dans le domaine, particulièrement en tant que femme.

La mondialisation et les réseaux sociaux ont révolutionné la photo non sans causer une certaine uniformisation de styles rendus populaires par des algorithmes sur lesquels nous n’exerçons aucun contrôle. Et tout cela reste très tourné vers le digital. A mon sens, la photo d’art c’est quelque chose de physique, quelque chose qui laisse une trace.   

Des artistes qui se bougent, il y en a beaucoup – il y a un travail qui se fait en Guadeloupe et simultanément de la Guadeloupe vers l’extérieur. Pourtant il y a un manque de structures flagrant… ou le peu qui existe privilégie souvent de petits groupes d’artistes confirmés sans nécessairement créer d’espace pour ceux qui souhaiteraient se développer à la maison.

En Guyane, par exemple, il y a une biennale de la photographie ouverte à tous. Bien sûr il y a une sélection, mais on laisse une chance à des photographes moins connus de faire découvrir leur travail. Si je n’avais pas un cercle d’amis plasticiens, je n’entendrais parler de rien de ce qui se fait ici alors que je n’ai aucune difficulté à m’informer sur ce qui se passe en France, aux USA ou en Afrique…

Je ne sais pas si c’est un manque de moyen ou d’intérêt, en particulier cette année ou la crise du COVID a sérieusement taclé l’industrie des arts et de la culture. Mais je reste confiante, les choses bougent lorsque les artistes bougent.

J’ai beaucoup réfléchi à l’idée de me lancer à plein temps mais en fin de compte, j’apprécie la liberté que me donne de ne pas entièrement dépendre de la photo. Le risque de s’abandonner au mainstream afin de brasser large pour s’assurer un revenu est trop grand. Et c’est ce que je ne veux pas. Je suis réellement impressionnée par ceux qui arrivent à conjuguer les deux mais ce n’est pas pour moi.

Je reste confiante, les choses bougent lorsque les artistes bougent.

J’avais quelques projets d’exposition cette année, mais le COVID a radicalement changé la donne. A la place, je me concentre sur des projets personnels, toutefois je ne m’impose pas de deadline. Le virtuel pourrait être une solution. Pour le moment, je préfère me concentrer sur mon processus créatif. Affaire à suivre…

Changer le paysage photographique de la Guadeloupe

Je pense que j’explore une quantité de sujets mais il m’aura fallu du temps pour identifier ce qui me fait vibrer. Le rapport au corps et plus particulièrement le corps de la femme est très important pour moi. Le corps en mouvement, les détails qui racontent une histoire, c’est vraiment très spécial pour moi. C’est peut-être pour cette raison que j’apprécie autant le carnaval – Guadeloupéen ou Caribéen – ces corps qui bougent à l’unisson, je le vis très profondément.

A Grenade, j’ai ressenti la même énergie. J’ai eu le besoin de capturer l’instant, de partager ce moment. C’est ainsi qu’est née la série Black Blood.

J’ai choisi de faire du corps des femmes un cheval de bataille – le corps des femmes dans toute sa complexité, dans son évolution. Je le vis personnellement, j’ai envie d’en parler, que les femmes en parlent.

Ma dynamique avec les corps masculins est différente, plus sexuée parce que j’ai envie de susciter le désir. Je suis aussi dans une démarche qui vise à faire ressortir ce qu’on associe traditionnellement au féminin de ces corps d’hommes… d’inverser les clichés en quelque sorte.

J’ai choisi de faire du corps des femmes un cheval de bataille.

Femme et photographe : bataille de genre

Etre une femme photographe est un tout autre monde. Evidemment, ça influe sur mon travail – la façon dont je vois le monde, mes expériences – mon art est la somme de tout cela. Intrinsèquement c’est le fruit de ce qui fait de moi une femme.

Mais cela influe également sur la façon dont mon art est perçu, sur certaines attentes du public et aussi sur mes interactions avec le monde lorsque je travaille sur un set.

A mes débuts, il a fallu du temps pour qu’on m’accepte dans le milieu, ce que j’ai mal vécu parce que je voulais juste vivre mon art, pas faire un acte militant. Je fais attention aux personnes qui m’entourent et aujourd’hui j’ai la chance de travailler avec des artistes qui me voient comme leur égale. On est tous là pour servir le set, pas les égos les uns des autres.

Ceci dit les clichés perdurent – on pense encore qu’une femme sur un plateau est forcément l’assistante du photographe ou encore qu’une photographe ne peut faire que dans le mignon ou dans le fleuri (rires).

Diriger des modèles hommes, surtout pour du nu, c’est une autre affaire. En tant que femme, on apprend à parer à toute éventualité, alors si je contacte un potentiel modèle pour du nu, je fais en sorte qu’il n’y ait aucune ambiguïté possible. C’est vraiment délicat. Il suffit de dérouler un fil Twitter ou Instagram pour trouver des exemples de dérives et d’abus lorsque la situation est inversée.

C’est dans ce cadre que j’ai contacté Maïa Mazaurette qui peint régulièrement des hommes nus. J’avais besoin de conseil et elle a eu la gentillesse de m’expliquer qu’elle payait tous ses modèles afin d’établir des limites bien claires – il s’agit d’une relation contractuelle, rien d’autre.

On pense encore qu’une femme sur un plateau est forcément l’assistante du photographe ou encore qu’une photographe ne peut faire que dans le mignon ou dans le fleuri.

C’est une précaution parmi d’autres mais cela ne garantit rien. Il me semble que l’on dissocie difficilement l’œil de l’artiste de celui de la personne. Prendre un homme en photo n’équivaut pas à le désirer soi-même ou à suggérer des relations sexuelles. Preuve en est – après la publication de ma série de nu masculin, les questions ont fusé. Tout le monde voulait savoir s’il s’était passé quelque chose entre nous… et ce n’est pas normal.  

Dans ce contexte, solliciter un modèle peut donner lieu à de mauvaises interprétations et les rapports de domination, encore étrangement s’inverser alors même que je suis celle avec l’appareil photo en main. J’aimerais ne pas avoir à penser à tout ça, mais ce sont définitivement des considérations qui me questionnent dans mon art.

La réception du public

Des photos sexy ou de nu féminin, il y en a à foison. J’ai envie de proposer autre chose. Chez nous, masculinité et nudité ne font pas bon ordre. Il y a un vrai travail de déconstruction à la fois du sexe et du genre à faire et c’est la direction que je veux prendre.

Les réactions qui ont suivi le photoshoot de Ma peau mérite toutes les douceurs du monde – qui inclut aussi des clichés d’hommes dénudés – ont été révélatrices en ce qu’elles ont été très clivées !

Chez nous, masculinité et nudité ne font pas bon ordre. Il y a un vrai travail de déconstruction à la fois du sexe et du genre à faire et c’est la direction que je veux prendre.

Les femmes ont généralement réagi positivement et en public avec des likes ou en laissant des commentaires. Certaines ont commenté et interagi avec mon contenu pour la toute première fois. Elles voulaient partager leur surprise, leur appréciation ou encore partager leurs propres expériences. D’autres m’ont approchée en DM pour discuter plus longuement de mon travail. Mais aucune n’a sauté le pas et contacté le modèle en question.

C’était intéressant parce qu’on sait ce qui arrive dans le cas inverse. Poser pour des photos ne veut pas dire être disposée à recevoir des messages objectifiants en privé (ou pire) ou que l’on recherche de l’attention. L’interprétation facile serait peut-être que les femmes dissocient plus facilement leur appréciation pour du contenu artistique de leur désir ou en tout cas, qu’elles ne passent pas à l’acte aussi facilement que les hommes.

Dénuder un homme, c’est aussi révéler au public la façon dont on traite le corps nu de la femme

Jusqu’ici la plupart des réactions négatives que j’ai reçues venait d’hommes. Voir des hommes nus n’est pas normalisé dans notre paysage artistique, alors que j’en mette en avant crée un certain malaise. Pourtant le corps des femmes appartient presque à l’espace public et à notre inconscient collectif.

Dénuder un homme, c’est aussi révéler au public la façon dont on traite le corps nu de la femme, c’est mettre le monde face à une certaine réalité que l’on préfère ignorer autrement. Il est temps de sortir des sentiers battus ! 

Se découvrir en tant qu’artiste

L’un de mes meilleurs souvenirs en tant que photographe est tout récent. J’ai travaillé à la mise en image d’un projet artistique de G’Ny il n’y a pas très longtemps. Ensemble nous avons fait un long travail de préparation… ce qui a permis une séance photo toute en harmonie en dépit des quelques imprévus.

Ce travail a débouché sur un vrai moment de communion entre nous et je n’ai qu’une hâte, c’est de renouveler l’expérience encore et encore. Je comprends de mieux en mieux comment je fonctionne et c’est comme si j’avais mis le doigt sur une nouvelle part de moi-même.

Même s’il m’arrive parfois de passer devant l’objectif, je préfère garder le contrôle (rires). Autrement il faut que le projet fasse sens pour moi, que j’aie confiance, comme pour le projet Oshun d’Adéola Bambé. La prise de risque était totale mais ça en valait vraiment la peine.

Quoi qu’il arrive, je continue de grandir, de nourrir et de faire mûrir mon art et mon processus créatif. En ce moment, j’essaye de retourner à des choses un peu plus spontanées, marcher appareil photo à la main pour renouer avec l’inattendu. Les choses changent tout le temps et je me redécouvre à chaque fois. C’est peut-être ça l’aventure la plus passionnante.

Retrouvez Anais C. sur Instagram @anaiscolors

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