Yolanda T. Marshall : « Je veux que les enfants Caribéens se sentent représentés et aimés ! »

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Yolanda T. (T pour Tatiana) Marshall est une autrice de livres pour enfants guyanaise basée à Toronto et à la personnalité contagieuse. Pour elle, veiller à la représentation des enfants caribéens dans la littérature est une mission aussi culturelle que personnelle. Nous discutons ensemble de son parcours et de sa passion pour notre vaste culture caribéenne. 


« Vous savez, la culture caribéenne est si dynamique, nous sommes si ouverts, on s’amuse beaucoup… cela ne veut pas dire que nous ne connaissons pas de difficultés, mais nous nous accrochons à une joie ou à ce quelque chose en nous, cette essence que nous avons et qui ne nous quitte jamais où que nous allions dans le monde. »

Le moins que l’on puisse dire est que Yolanda T. Marshall ADORE la culture caribéenne. Sa diversité, son immensité, sa richesse mais surtout, ses habitants. Au carrefour d’influences et d’une histoire marquée par l’esclavage et le colonialisme, les ressortissants des Caraïbes ont une chose en commun : la résilience. Et c’est ce à quoi Yolanda a choisi de s’intéresser. Une résilience nourrie par une enfance pan-caribéenne.

« Je suis née en Guyane, mais mon père est de la Barbade. Son père à lui, qui était un disciple de Marcus Garvey, a fui son île natale à la suite d’échauffourées contre l’état colonial. Ma mère travaillant pour le gouvernement, j’ai souvent eu l’occasion de voyager avec elle en Amérique du Sud ou dans le bassin antillais… J’ai été initiée très tôt à notre histoire, à l’Afrique, donc j’ai rapidement su qui étaient mes ancêtres ou qui étaient les membres de notre diaspora, leurs accents, etc. ».

Yolanda qui a toujours eu un esprit créatif, est encouragée par son père, lui-même musicien de jazz. Dès l’âge de huit ans, elle est une parolière et poète prolifique et apprend à jouer de la guitare, presque une tradition familiale.

« La plupart des membres de ma famille du côté paternel jouent de la guitare. Ils sont tous si talentueux. Ils jouent tous d’un instrument. Alors me voilà, un enfant de dix ans la guitare de mon grand-père en main en train de jouer à l’école. J’inventais des chansons et j’ai commencé à écrire des poèmes à l’âge de huit ans. C’était mon truc, j’étais connue pour ça. »

Dans une famille où les dispositions artistiques coulent littéralement dans les veines, Yolanda sait qu’elle est libre de vivre sa passion, tout en étant parfaitement consciente qu’il n’est pas question de sacrifier la stabilité pour un style de vie plus bohémien – une leçon que beaucoup d’enfants caribéens apprennent prématurément.

« Mon père vient d’un foyer chrétien, alors il a dû se battre seul contre tous. Tout ce qu’il voulait c’était jouer du jazz alors que sa famille le voulait à l’église ! J’ai donc grandi en sachant que je pouvais être ce que je voulais être grâce à lui. Mais même après avoir publié mon premier livre, je n’ai jamais considéré l’écriture comme un moyen de gagner ma vie. C’était vraiment pour l’amour de la littérature. Il y a toujours des factures à payer, alors il est important de garder les pieds sur terre. »

À 14 ans, la jeune Yolanda s’installe au Canada avec sa mère. À Toronto, elle fait l’expérience d’un creuset culturel où les cultures caribéennes se mêlent les unes aux autres, à tel point qu’elle se sent immédiatement à la maison. Mais elle ne tarde pas à se rendre compte d’un dysfonctionnement fondamental : le manque de représentation.

« Mon fils ne se rendra jamais compte de combien il est chanceux. Il a toujours su ce que c’était que d’être représenté. Il inspire la plupart de mes histoires. Mais cela n’a pas été mon cas. Ma petite sœur qui a tout juste 29 ans, non plus. »

Les années Obayifo : l’histoire en héritage

Depuis qu’elle s’est lancée dans l’écriture, Yolanda a publié sept livres pour enfants, dont un qui sortira au second semestre de l’année 2022. Mais avant de trouver sa niche, l’autrice a commencé sa carrière en 2008 avec un livre de poésie autoédité ; un lancement couronné de succès, tous les exemplaires Obayifo s’envolent et s’épuisent le soir même.

« Dorénavant, toute ma prose s’exprimera dans des livres pour enfants, surtout depuis que je suis devenue maman. Cela a fait rejaillir l’enfant en moi, mais Obayifo et Messages of Dried Leaves qui a suivi étaient tous deux à propos de moi et de mon voyage vers l’âge adulte. J’avais écrit des centaines de poèmes et je ne voulais pas les voir abandonnés dans un cahier quelque part. »

Au-delà de la vocation artistique, il y a déjà dans Obayifo le désir naissant de représenter la culture caribéenne, de trouver et de donner une voix aux laissés pour compte, à ceux qui tentent de se fondre dans la culture canadienne dominante et blanche.

« J’avais peut-être 25 ans lorsque je suis allée à l’université de Toronto. Je me souviens être allée voir Lorna Goodison qui faisait la promo de son livre à l’époque. Elle était si inspirante. Elle a parlé de l’importance d’écrire sur notre culture, d’avoir une voix, mais surtout de combien raconter sa propre histoire pouvait avoir un impact sur les générations futures. »

Un message que Yolanda n’oubliera jamais. Si Obayifo est une œuvre de maturation, il est aussi question d’embrasser ses racines. Une recherche rapide vous permettra de savoir que l’Obayifo est une figure à mi-chemin entre le vampire et la sorcière héritée du folklore ouest-africain, également connue sous le nom de soukounian, soucouyant ou de old hag / old higue dans les pays de la Caraïbe anglophone. La légende voudrait que le soukounian se transforme en boule de feu afin de détruire les champs de canne à sucre ou qu’il se nourrisse du sang de nouveau-nés.

“Obayifo parle en fait de cette vieille dame de mon enfance qui pratiquait l’Obeah. Je me rappelle qu’elle laissait toujours un plat de nourriture dehors pour son homme Papa Brown, qui avait perdu la vie, mais surtout, je me souviens que les voisins avaient peur d’elle. J’ai beaucoup lu sur le sujet et j’ai réalisé à quel point la colonisation nous a éloignés de nous-mêmes et nous a fait abandonner la spiritualité africaine. »

C’est en cela que consiste la majeure partie de ma littérature : préserver, célébrer. Je ne veux pas parler de l’esclavage et de toutes ces choses-là. »

Après Obayifo, les choses se sont calmées pour Yolanda. Mais pas pour longtemps. L’autrice enceinte de son premier enfant, se retrouve à jongler entre son travail et ses obligations familiales. C’est alors qu’elle est à nouveau frappée par le désolant constat que la littérature destinée aux jeunes Caribéens est inexistante.

La représentation est un baume pour le cœur

« La naissance de mon fils a inspiré tout cela. Quand je n’ai pas trouvé de livres adéquats, je me suis dit… J’écris et il y a beaucoup de livres pour enfants qui sont essentiellement des poèmes. Mon premier livre, Keman’s First Carnival, l’histoire de la première visite d’un petit garçon noir à Caribana1 est en fait un court poème que j’ai transformé en livre d’images, et c’était aussi simple que cela. Mon fils a adoré. Il avait un an et il répétait les mêmes mots que dans le livre : « Maman, aujourd’hui c’est carnaval ! » parce que c’est ce que Keman disait en se réveillant ».


Le carnaval n’était pas un choix anodin. Caribana est l’un des événements les plus médiatisés auquel une majorité d’enfants canadiens d’origine caribéenne participent en agitant leur drapeau, en achetant de la nourriture traditionnelle, en dansant sur de la soca et en regardant le défilé. Il fallait que ce soit pertinent et festif, mais aussi qu’il y ait un élément de fierté. Le carnaval n’est pas que ce festival exotique qui a lieu une fois par an ; il est profondément ancré dans la culture caribéenne avec une signification, une valeur symbolique propre.


« Caribana est le plus grand festival d’Amérique du Nord et c’est ici, à Toronto. C’est la première fois que j’ai pensé que tout cela était génial, mais il n’y avait pas de livres sur le sujet pour mon fils. C’est pourquoi la première histoire devait être quelque chose qu’en tant qu’enfant canadien, il va voir et se dire ‘Wow, on gère grave ! Tout ça, c’est nous !' »


Keman’s First Carnival a également été auto-édité. Pour Yolanda, ce n’était pas grand chose, quelque chose qu’elle faisait avant tout pour son fils. Et pourtant, année après année, elle a continué de publier un nouveau livre pour enfant sans faillir. A piece of black cake for Santa, Sweet sorrel stand… tous explorent avec émerveillement des éléments de la culture caribéenne que les enfants vivent et connaissent, mais qu’ils ont rarement l’occasion de voir représentés dans les livres.

En tant que mère, j’ai réalisé que durant les toutes premières années de leur vie – les plus importantes – nos enfants n’ont jamais l’occasion de se voir dans les livres ; ce qui impacte très négativement leur psyché.


« Toronto est multiculturelle et nous, Caribéens, avons toujours joué un rôle essentiel dans le façonnement de cette culture. De nombreux artistes hip-hop sont issus des Caraïbes et, s’ils ne le sont pas, ils peuvent même avoir un accent caribéen. Mais de par mon enfance, je sais combien nos accents et nos dialectes peuvent être ridiculisés et rabaissés. »

La représentation c’est exalter les enfants issus des Caraïbes

Yolanda a donc investi son propre argent pour combler cette lacune grâce à la plateforme d’auto-édition IngramSparks, abordable pour l’autrice récemment divorcée qui n’a eu qu’à débourser des frais d’illustration et d’édition limités. Sans chichis et sans faire de promotion, après tout elle ne cherchait pas à en faire une carrière, et quant aux autres parents, ils pouvaient se procurer le livre sur Amazon à la demande. Mais sans le savoir, Yolanda venait de mettre le doigt sur quelque chose de plus grand qu’elle et la machine qu’elle avait mise en marche n’avait aucunement l’intention de s’arrêter, qu’elle le veuille ou non.

« Jusqu’au jour où l’on a commencé à me contacter régulièrement pour me demander si mon livre était disponible dans tel ou tel magasin. » 

L’autrice écarte cette idée, se disant « peut-être un jour ». Mais après les parents, ce sont les enseignants qui ont commencé à appeler, curieux de savoir si Yolanda faisait des lectures dans les écoles. 

« J’ai répondu non, je suis une maman, j’ai un travail, je n’ai pas le temps. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que tous ces gens étaient vraiment sérieux, alors je me suis renseignée auprès d’une bibliothèque qui organisait régulièrement des séances de lecture pour enfants après l’école. »

Yolanda comprend enfin l’impact de son travail. La directrice de la bibliothèque, également d’origine caribéenne, l’a immédiatement reconnue et était plus qu’heureuse d’organiser une rencontre avec les écoles voisines. Inutile de préciser qu’il y a eu foule ! 

« C’était la première fois que je lisais pour des enfants autres que le mien. Je me souviens qu’ils m’ont regardée en se disant que ce n’était pas tous les jours qu’ils voyaient une autrice noire dans la vraie vie. Ils se regardaient avec impatience, ils étaient attentifs, ils étaient sous le choc. Les enfants sont si intelligents et si drôles. Ils venaient avec leurs petits blocs-notes et me demandaient la recette du jus d’hibiscus avec les mesures exactes. C’était indescriptible. »

J’ai sorti Sweet sorrel stand et l’ambiance dans la pièce a changé. « Du jus d’hibiscus comme la boisson qu’on a à la maison ?' »

Depuis sa première séance de lecture, Yolanda a lu à plus de 80 000 élèves. L’effet est toujours le même. Les yeux illuminés d’excitation, les enfants se sentent libres d’exprimer fièrement leur amour pour leur petite nation dans la grande étendue canadienne. 

“Quand je lis Miles away in the Caribbean, une histoire où le petit Miles visite les 15 nations de la Caricom, les enfants de Montserrat feront remarquer « Hé, je suis de là-bas ! », les petits Jamaïcains aussi et ainsi de suite. À la fin de la séance, ils viennent me réclamer des câlins ou demander à toucher le livre parce qu’ils n’arrivent pas à croire qu’il existe vraiment. » 

La représentation guérit les grands enfants aux blessures restées béantes

Mais la plus grande surprise vient des parents, des grands-parents et des adultes sans enfants qui constituent une grande partie de l’audience de Yolanda. S’ils achètent souvent ses livres pour leurs petits ou les petits de leur entourage, ils le font tout autant pour eux-mêmes ou leurs amis adultes, guérissant ainsi l’enfant qui continue de sommeiller en eux. 

« Les adultes me taguent tout le temps, expliquant qu’ils ont acheté mon livre pour leur propre plaisir. Les parents sont tout aussi curieux. Pendant la pandémie, j’ai organisé quelques lectures virtuelles et ils me demandaient d’où j’étais originaire en Guyane, juste pour être sûrs, car ils sont complètement abasourdis. » 

Je me souviens aussi de cette femme qui m’a dit que son mari grenadien s’était mis à pleurer à chaudes larmes en lisant l’un de mes livres parce qu’il n’arrivait pas à y croire.

Au-delà de la communauté caribéenne, le travail de Yolanda dépasse les frontières culturelles et suscite l’intérêt des esprits curieux. 

« Les parents qui ne sont pas caribéens gravitent autour parce qu’ils connaissent vaguement notre culture mais qu’ils ne l’ont jamais vu représentée dans la littérature. Pour les enfants, cela ouvre le dialogue, qu’ils aient visité un pays de la Caraïbe ou qu’ils partagent des similitudes culturelles. Je veille aussi toujours à inclure des éléments de la culture indo-caribéenne dans mes histoires, car ils sont souvent laissés de côté, ce qui permet aux enfants pakistanais et indiens de se sentir également représentés. » 

Yolanda est désormais représentée par une agence et s’apprête à publier son huitième livre pour enfants, Christmas Elves Being Themselves.

« Je suis en train de gravir une colline à toute vitesse. Ma collaboration avec Chalkboard Publishing a été positive. Lorsque nous avons travaillé sur My soca birthday party, qui est pour moi le livre le plus panafricaniste que je n’aie jamais écrit, j’ai été très ferme sur mon ambition de ne pas en édulcorer le contenu et la réaction du PDG a été franchement géniale ! »

Yolanda, qui travaille également dans l’édition, a des objectifs clairs : éduquer les autres et amplifier les voix d’autres artistes Caribéens. Sur son temps libre, elle rédige une chronique – The Lit Corner – qui fait la promotion d’autres écrivains pour le site The Caribbean Camera. 

« Au bout du compte, ce que je veux, c’est préserver et célébrer notre culture. J’ai rencontré des adultes qui avaient encore des préjugés négatifs à propos de la culture caribéenne. Il est important que nous décolonisions nos esprits et c’est ce dont parlent mes livres. Il n’y a pas de raison d’avoir honte de ce qui fait de nous qui nous sommes. Nous sommes fiers et nous ne nous tairons pas ! Tout ce que je veux, c’est que les enfants caribéens se sentent représentés et aimés. »


 1Festival annuel célébrant la culture et les traditions des Caraïbes